• L'appel téléphonique

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    (In place of someone you love)
    Extrait de Fascination :
     
    - Allô ? Elle est juste là. Je vous la passe.
    - Allô, maman ?
    - Bella ? Bella ?
    Ses accents d'angoisse familiers me rappelèrent ceux que j'avais entendus un millier de fois dans mon enfance, dès que j'avais eu le malheur de marcher un peu trop près de la rue ou de m'éloigner dans la foule. Malgré mon message pas trop alarmiste, je m'étais préparée à cette réaction.
    - Du calme, maman, soupirai-je en m'éloignant d'Alice parce que je n'étais pas certaine de réussir à mentir calmement sous le feu de son regard. Tout va bien. Laisse-moi juste une minute pour que je t'explique.
    Je me tus, soudain étonnée qu'elle ne m'eût pas encore interrompue.
    - Maman ?
    - N'ajoute rien tant que je ne t'en aurais pas donné la permission.
    Cette voix-là était aussi étrangère qu'inattendue. Un ténor très plaisant, formaté, de ceux qui résonnent à l'arrière-plan d'une publicité pour les voitures de luxe. Il parlait très vite.
    - Bon, je n'ai pas envie de faire du mal à ta mère, alors obéis-moi au doigt et à l'oeil, et il ne lui arrivera rien. (Une pause de quelques secondes, tandis que je me pétrifiais d'horreur.) Très bien, me félicita-t-il. Maintenant, dis : "Non, maman, reste où tu es."
    - Non, maman, reste où tu es, répétai-je dans un murmure à peine audible.
    - J'ai l'impression que ça va être difficile, reprit-il sur un ton amusé, léger et amical. Et si tu t'isolais, histoire que l'expression de ton visage ne gâche pas tout ? Il n'y a aucune raison que ta mère souffre. Pendant que tu changes de pièce, dis : "Maman, s'il te plaît, écoute-moi". Vas-y.
    - Maman, s'il te plaît, écoute-moi, suppliai-je en me dirigeant lentement vers la chambre, consciente des yeux inquiets d'Alice dans mon dos.
    Je fermai la porte en luttant contre la terreur qui bloquait mon esprit.
    - Très bien, tu es seule ? Réponds pour oui ou non.
    - Oui.
    - Mais ils t'entendent sûrement.
    - Oui.
    - Dans ce cas, dis : "Fais-moi confiance, maman."
    - Fais-moi confiance, maman.
    - Tout a fonctionné bien mieux que ce à quoi je m'attendais. Je pensais devoir attendre, mais ta mère est arrivée un peu plus tôt que prévu. C'est tellement plus facile, tu ne trouves pas ? Moins du suspense, moi d'anxiété pour toi.
    Je ne réagis pas.
    - Maintenant, écoute-moi très attentivement. Tu vas fausser compagnie à tes amis. Tu crois en être capable ? Réponds par oui ou non.
    - Non.
    - Comme c'est fâcheux ! J'espérais que tu te montrerais un peu plus inventive. Penses-tu que tu perviendrais à te débarrasser d'eux si la vie de ta mère en dépendait ? Réponds par oui ou non.
    Il devait bien y avoir un moyen. Je me souvins que nous comptions aller à l'aéroport. Sky Harbor International : emcombré, plein de couloirs et de recoins...
    - Oui.
    (...)
    Il raccrocha. Je gardai l'appareil collé à mon oreille, tétanisée par la peur, incapable de dénouer mes doigts. Il fallait que je réfléchisse, j'en étais consciente, mais ma tête était pleine de la panique de ma mère. Je mis plusieurs secondes à reprendre le contrôle de moi-même.
    Lentement, très lentement, mes idées commencèrent à briser l'épais mur de douleur. A former un plan. Je n'avais plus le choix, désormais, sinon celui de me rendre dans la salle aux miroirs pour y mourir.
    (...)
    - Alice, lançai-je d'une voix neutre.
    - Oui ?
    Prudente.
    - Comment ça fonctionne, tes visions ? Edward m'a dit que ce n'était pas fiable... que les choses changeaient.
    Affichant l'indifférence, voire l'ennui, je regardais par la fenêtre. Pourtant, il me fut désagréablement difficile de prononcer son prénom. Edward. Cela dut alerter Jasper, car une nouvelle onde relaxante emplit l'habitacle.
    - Oui... elles changent, murmura-t-elle comme si elle espérait que ce serait aussi le cas cette fois. Certaines sont plus sûres que d'autres. La météo, par exemple. Avec les gens, c'est moins aisé. Je ne discerne leurs actes que tant qu'ils s'y consacrent. Dès qu'ils passent à autre chose, qu'ils prennent une nouvelle décision, aussi insignifiante soit-elle, le futur se transforme.
    - C'est ainsi que tu n'as pas prévu que James viendrait à Phoenix avant qu'il ait résolu de s'y rendre.
    - Oui, admit-elle avec circonspection.
    (...)
    - J'ai faim, annonçai-je aussitôt.
    - Je t'accompagne, dit précipitamment Alice en sautant sur ses pieds.
    - Je préférerais que ce soit Jasper, ça ne t'ennuie pas ? Je me sens un peu...
    Je ne terminai pas ma phrase, estimant que mes yeux devaient être assez égarés pour transmettre le message.
    Jasper se leva donc. Alice parut hésiter mais, à mon grand soulagement, elle ne sembla rien soupçonner. Elle attribuait sans doute l'évolution de sa vision à une manoeuvre quelconque du traqueur plutôt qu'à une trahison de ma part. Jasper m'escorta en silence, sa main frôlant mon dos comme s'il me guidait. Je feignis de me désintéresser des premiers cafés de l'aéroport tandis que je cherchais du regard l'endroit que je visais. Il se trouvait à deux pas de là, au détour d'un couloir, hors de vue de la perspicace Alice : les toilettes pour femmes du troisième niveau.
    (...)
    Je n'avais pas oublié le jour où je m'étais perdue parce que ces toilettes avaient deux sorties. Seuls quelques mètres séparaient celle du fond des ascenseurs et, si Jasper tenait sa promesse de m'attendre de l'autre côté, il ne me repérerait pas. Je filai sans me retourner.
    (...)
    Une navette à destination de l'Hôtel Hyatt fermait déjà ses portes, à quelques mètres de moi.
    - Attendez ! criai-je au chauffeur en agitant le bras.
    - Je vais au Hyatt, me dit-il, surpris.
    - Je sais, haletai-je en me ruant dans le bus, moi aussi.
    (...)
    La fortune semblait ne pas me quitter. Devant le Hyatt, un couple à l'air hagard sortait sa dernière valise du coffre d'un taxi. Bondissant de la navette, je me précipitai dans l'auto, sous les regards réprobateurs de tous. Au chauffeur ébahi, je lançai l'adresse de ma mère.
    - Je suis extrêmement pressée, ajoutai-je.
    (...)
    Je courus vers le téléphone, allumant les lampes de la cuisine au passage. Sur le tableau blanc des courses, tracé d'une petite écriture nette, un numéro de dix chiffres que je composai. Mes doigts tremblaient tant que je dus m'y reprendre à plusieurs fois avant d'y arriver. C'est une main vacillante que je portai à mon oreille. Il n'y eut qu'une seule tonalité.
    - Allô, Bella ? lança la voix détendue de traqueur. Tu as fait vite. Je suis très impresionné.
    - Ma mère va bien ?
    - Très bien. Ne t'inquiète pas, elle ne présente aucun intérêt pour moi. Sauf si tu n'es pas seule, bien sûr.
    - Je le suis.
    Je ne l'avais jamais été autant de toute mon existence.
    - Parfait. Tu connais le studio de danse qui se trouve dans ton quartier ?
    - Oui. Je sais où il est.
    - A tout de suite, alors.
    Je raccrochai.
    Je filai aussitôt et me propulsai dans la chaleur infernale. Je ne m'attardai pas devant la maison. A quoi bon ?
    (...)
    J'avais l'impression de me traîner, comme si j'avais couru dans le sable mouillé, comme incapable de trouver une prise sur le trottoir en béton. Je trébuchai à plusieurs  reprises, tombai une fois, même, m'écorchant les mains en voulant amortir ma chute, titubant pour mieux retomber ensuite. Mais je réussis à atteindre le premier carrefour. Plus qu'une rue ! Je fonçais, je haletais, j'étais en sueur.
    (...)
    Quand je débouchai à l'angle de Cactus boulevard, j'aperçus le studio, tel que je me le rappelais. (...) Je tournais prudemment la poignée, le verrou n'était pas tiré. Le souffle court, j'ouvris le battant.

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